Bibliothèque : Le monde, à portée de page
J’ai longtemps voyagé dans les livres, au fil des chapitres et des pages.
Mes bibliothèques ? Mon atlas intérieur.
J’ai exploré le Japon avec Nicolas Bouvier. La Grèce avec Henry Miller, Jacques Lacarrière. Les îles auprès de Lawrence Durrell. L’Angleterre depuis une chambre, avec Emily Dickinson, ou dans les marches obliques de W. G. Sebald.
J’ai suivi la Trieste des confins avec Claudio Magris et Boris Pahor. J’ai approché Lisbonne avec Fernando Pessoa, ville démultipliée par ses hétéronymes. J’ai rêvé Venise avec Philippe Sollers, et d’autres villes encore, moins nommées peut-être, mais durablement déposées en moi.
Le monde est venu à moi par la littérature.
Il continue de venir ainsi.
Chaque pays arpenté aujourd’hui est aussi, pour moi, un paysage littéraire. Chaque lieu réel se double d’un lieu écrit. Chaque ville porte son ombre de papier, sa mémoire de phrases, ses voix antérieures. Les lieux ne sont jamais seuls : ils sont accompagnés. Ils sont habités de voix qui veillent.
À la maison, à l’Épinette, la littérature de voyage emplit les étagères. Je vis auprès d’elle. Mes récits de départ, de traversée, de marche, d’approche, je les place tout près de mon grand bureau, comme on garde à portée de main des compagnons fidèles, des cartes anciennes, des viatiques silencieux.
Ma bibliothèque de voyage est une carte muette.
Une géographie intime.
Un relevé de présences.
Une manière de parcourir le monde sans bruit.
Car j’explore aussi les voyages immobiles.
Les déplacements minuscules.
L’ethnologie du très proche.
Le jardin du Luxembourg. Les métros parisiens. Les salles d’attente, les bords, les passages, les non-lieux de Marc Augé. Les passagers de Roissy auprès de François Maspero. Les voyages sans alibi de Jacques Meunier. Et puis le jardin, plus modeste encore : non plus le parc ou le paysage, mais le mètre carré du jardin, observé avec une attention infinie. Pierre-Henri Fabre et ses Souvenirs entomologiques m’apprennent cela : regarder un insecte comme on traverserait un continent ; faire de l’infime un monde ; découvrir, dans le presque rien, une immensité.
Ainsi, voyager n’est pas toujours partir.
C’est apprendre à regarder.
À demeurer.
À se rendre disponible.
Lire, alors, devient plus qu’un accompagnement. Lire, c’est entrer en relation avec des voix alliées. Des voix qui ouvrent, déplacent, relient. Des voix qui agrandissent le proche et rendent habitable le lointain.
Je lis peut-être pour cela : pour approcher le monde sans le prendre, pour en accueillir les résonances, pour laisser les lieux venir jusqu’à moi avec leur charge de mémoire, de langue, de présence.
Lire, c’est une façon de voyager sans conquérir.
Une façon de demeurer tout en allant plus loin.
Une façon, peut-être, de chercher une forme d’éternité.
En savoir plus : Les ateliers de l’Épinette – Allevard.
Voyager sans partir.
Écrire au jardin.
