eau du massif de Belledonne

L'eau du massif de Belledonne

Le soin vient de très loin.

L’eau traverse mon territoire
depuis longtemps.

Dans les Vosges, du Brézouard,
elle descend les montagnes
circule dans les profondeurs
traverse les roches
les neiges anciennes
les torrents
les failles invisibles.

Ici aussi, à Allevard-les-Bains,
où je vis désormais,
l’eau n’est jamais loin.
Elle m’entoure, me berce.

Elle apparaît dans les brumes du matin
de l’Épinette
dans le son du Breda lorsque je me réveille.
Elle est fée du lac de la Mirande
où je me promène.
Elle est non seulement dans les pluies soudaines de montagne,
mais aussi dans les bassins thermaux
et la vapeur sur les vitres.

Elle accompagne les corps.

L’eau des thermes appartient à cette géographie lente.
Une eau ferrugineuse
soufrée
chargée du temps de la terre.

Une eau qui a voyagé longtemps avant de parvenir jusqu’à nous.

Sur les parois rocheuses abruptes,
elle goutte toujours.

Je crois que c’est cela qui me touche tant dans les thermes :
le soin vient de très loin.

De ce lieu-dit : le bout du monde.

De plus loin, encore.
Du dedans de la montagne.
D’une circulation invisible sous les pierres.
D’un temps géologique qui dépasse
nos rythmes habituels.

Alors le bain n’est plus seulement un lieu de soin.
Il devient une expérience du temps,
du ralentissement.

Les gestes appellent la douceur.
Le corps cesse un moment de lutter contre lui-même.
La chaleur relâche les épaules.
La vapeur floute les contours.
La peau se plisse, se lisse.
Les pensées se suspendent.

Aux thermes,
les corps reposent
attendent — vêtus de blanc souvent —
écoutent leurs sensations
respirent autrement.

Cette expérience du soin par l’eau rejoint mes lectures adorées.

Gaston Bachelard,
pour qui l’eau est matière de rêverie.
L’eau porte
ralentit
ouvre un espace entre veille et sommeil.

Dans L’Eau et les rêves, il écrit :

« Des quatre éléments, il n’y a que l’Eau qui puisse bercer… »

Cette phrase m’accompagne souvent lorsque je pense aux thermes.

Francis Ponge, pour qui
l’eau est matière concrète,
attention tactile :
le savon
la buée
les surfaces humides.

Il regarde les choses de près, et c’est si simple et juste.

Thomas Mann, dans La Montagne magique, évoque la suspension du temps liée au soin.
Les corps reposent
les journées s’étirent
les sentiments s’expriment.

L’eau circule sous forme de vapeur, de bains, de neige fondue, d’humidité et de silence.

Sylvie Germain écrit les éléments gardant mémoire des êtres.
L’eau transporte des traces invisibles
des voix anciennes
des formes de consolation.

Célébration. Consolation.

Toutes ces lectures composent
mon hydrologie intérieure.

Elles nourrissent mon regard sur ce massif de Belledonne où l’eau
de Pinsot
soigne depuis si longtemps.
Les poumons, les voix, les os.

Près de l’eau, quelque chose se desserre.

Le silence reprend de la place.
Les sensations minuscules réapparaissent :
la chaleur sur la peau
le bruit continu d’un bassin
une serviette humide
la fatigue presque délice.

C’est peut-être cela que je cherche à recueillir dans mes carnets et mes ateliers :
une mémoire sensible de l’eau.

Une eau proche
une eau de soin
une eau de veille
une eau qui accompagne silencieusement les corps et les vies.

Les lundis – Ecriture au jardin