La campagne n'est pas un décor. La ruralité porte des questions profondémment contemporaine.
Je vis dans les marges d’Allevard-les-Bains, une petite ville de montagne située à cinq cents mètres d’altitude, le long du Bréda.
Ici, je me sens à la campagne.
J’entends les ânes braire.
Les cloches d’un troupeau remontent parfois depuis les prés.
Mon jardin sent le fumier.
Des tracteurs passent sur la route, chargés de balles de foin.
Notre maison se tient en bordure de pâtures, à deux pas des forêts.
Cette ruralité n’est pas un décor.
Elle est une expérience quotidienne.
Une manière d’habiter les saisons, les odeurs, les distances, les matières.
Le brouillard sur la montagne.
La pluie qui dure.
La chaleur soudaine d’un jour de fenaison.
Le bruit du torrent après les orages.
Ici, le vivant demeure proche.
Animal.
Végétal.
Météorologique.
Peu à peu, la ruralité devient aussi une manière de penser.
Une pensée attentive aux sols, à l’eau, aux fragilités du lieu, aux formes de voisinage entre humains et non-humains.
Car la ruralité est tout à la fois puissance créatrice et contrainte.
Elle ouvre et elle limite.
Elle nourrit.
Elle oblige.
Elle ralentit parfois.
Elle aiguise l’attention : à la montagne qui change de couleur, aux prés fauchés, aux odeurs de terre mouillée, de fumier, de bois coupé, aux gestes agricoles encore visibles.
Mais elle comporte aussi ses réalités concrètes : les distances, certains éloignements, des fragilités propres aux territoires ruraux.
Rien d’idyllique.
Plutôt un entre-deux fait de ressources et de limites mêlées.
Et c’est précisément dans cet espace que je cherche à m’inscrire.
Trouver sa place.
L’expression paraît simple.
Elle ne l’est pas.
À soixante ans, travailler ici — à Allevard — est-ce possible ?
Créer, transmettre, inventer une activité dans une petite ville de montagne lorsqu’on arrive d’ailleurs ?
Me voici dans une maison que je désire ouverte au pays où je vis désormais.
La maison sous les arbres devenue aussi les Ateliers de l’Épinette.
Non plus un appartement au centre-ville de ma région natale, mais un lieu en bordure des prés, un atelier patiemment réinventé ; un atelier que j’aimerais ouvert aux habitants, aux mémoires, aux passages.
Car habiter ne consiste pas seulement à résider quelque part.
Il s’agit d’apprendre un lieu : ses rythmes, ses usages, ses contraintes, ses solidarités discrètes, ses silences aussi.
Reconnaître ce qui existait avant soi.
Observer ce qui travaille encore ce paysage : l’eau, la forêt, l’agriculture, les attachements.
Chercher une juste manière d’etre là.
Simplement située.
Les territoires ruraux portent aujourd’hui des questions profondément contemporaines : le vivant, la mémoire des lieux, les manières d’habiter, le lien entre générations, la création hors métropoles.
J’essaie simplement d’apprendre ce lieu.
D’y travailler.
D’y créer.
D’y ouvrir une maison.
Et, peu à peu, dans cet espace tendu entre puissance créatrice et contrainte, de trouver ma place dans le paysage.
En savoir plus : Les ateliers de l’Épinette – Allevard.
Les lundis – Ecriture au jardin
