Rencontre naturaliste auprès d'un grillon
C’est une délicieuse matinée : solitude, rosée et fesses mouillées.
Couchée dans l’herbe, une graminée entre les dents, je rêve.
Je rêve au chant de l’Oecanthus pellucens, le petit grillon aux pattes ciselées, longues, fragiles, à la tête arrondie d’un si beau noir, aux ailes marron doré si sagement pliées — un bijou.
Je le sais, je l’ai lu quelque part : ses stridulations atteignent la pression acoustique d’un orchestre symphonique pianissimo.
Pour bien entendre le concert, pour être aux premières loges, il faut circonscrire un lieu, délimiter une parcelle de pré, localiser l’insecte, s’en approcher, passer de la position verticale à la position horizontale…
Alors ?
À ras de terre, je revois les chasses enfantines : introduire une graminée dans le terrier, l’agiter doucement jusqu’à ce que l’insecte remonte à la lumière — capture facile, cage de bois.
Mais là, non. Je ne m’active pas.
Au contraire. Je me couche, je me tasse, je m’aplatis, je ferme les yeux.
Je deviens moi-même grillon.
Un crépitement.
Puis un autre.
Quelle récompense.
La stridulation se précise. Le grillon déchiffre la note, travaille le timbre…
Je n’ai plus qu’à être là. Présente. Transparente.
À l’écoute de ce qui arrive — maintenant, à l’instant.
Dans le frémissement de la vie.
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Jean-Henri Fabre connaissait ces états-là : béatitude, engourdissement, contemplation.
Grand feutre noir posé de travers, bouffarde aux lèvres, élégance.
Mais surtout : une capacité rare à vivre au contact du monde, à s’y fondre.
Se transformer en insecte. Il s’y appliquait.
Non par magie, mais par une attention poussée jusqu’à une forme de connaissance extrême.
Dans les friches, sur les talus, il passe des journées entières à observer, regarder, interpréter.
Un précurseur du voyage immobile.
Lui qui rêvait d’aventures les a réalisées à sa manière : dans son carré de cailloux.
Peuplades étranges — ses voisins immédiats.
Pas besoin de partir loin.
« Nous allons chercher bien loin spectacle nouveau pour nos méditations ; nous l’avons sous les yeux, inépuisable… »
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Né en 1823, issu d’une longue lignée de terriens, il connaît très tôt la précarité.
Exode du père, métiers incertains, misère tenace.
Mais quelque chose tient : l’insecte.
« Sans maîtres, sans guides… je persiste. J’étais né animalier. »
Autodidacte, volontaire.
Manœuvre, vendeur, puis instituteur à Carpentras.
La campagne comme refuge, un croûton de pain, un morceau de fromage — et déjà, la voix intérieure :
Tu seras l’historien des bêtes.
Puis la rupture.
Pour avoir parlé de la fécondation des fleurs devant des jeunes filles, il est accusé d’enseignement subversif.
Exclu. Mis à la rue avec sa famille.
Il a cinquante-six ans.
Et c’est là que tout commence.
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Les Souvenirs entomologiques naissent à la campagne.
Puis vient l’Harmas de Sérignan : son bout du monde.
Un terrain pauvre, brûlé de soleil, propice aux chardons et aux hyménoptères.
Un laboratoire vivant.
L’homme observe. Inlassablement.
La scolie. La courtilière. Le grillon.
La chenille processionnaire « qui raconte de curieuses choses ».
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Condition essentielle : le silence.
La moindre interruption provoque sa colère.
Tout doit se taire — enfants, amis, animaux.
Dans cette concentration extrême, il décrit les amours de la mante, les combats du grillon, les stratégies des hyménoptères.
Et peu à peu, quelque chose bascule :
l’éthologie devient littérature.
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Ses textes sont une gourmandise.
Jamais les insectes n’avaient été dits ainsi.
Il joue avec le lecteur. Approche l’inconnu par l’image.
Rapproche le minuscule du familier.
Il lit le latin, le grec. Fréquente Aristote, Virgile, Montaigne, Rabelais.
On l’a appelé « Homère des insectes ».
Ou encore « Virgile des insectes ».
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Il est au théâtre.
Chaque scène compte.
Chaque insecte devient personnage, même le terrassier boueux est revêtu d’un élégant costume.
Les corps s’affrontent, s’enlacent, grincent comme du métal.
Le minuscule devient épopée.
Et dans ces lignes, dans ces descriptions de presque rien,
il y a tout.
La plénitude du monde.
Son infini.
Sa poésie vibrante.
En savoir plus : Les ateliers de l’Épinette – Allevard.
Explorer les cycles.
Album photos – mémoire.
